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Auteur: Vaneigem, Raoul
Titel: L' Ère des createurs
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Page 69 : « Le terrorisme n'est rien d'autre que la rage aveugle des ménades, le débordement du berzerk... » J'ai fouillé tous les dictionnaires (jusqu'au Trésor de la langue française, aujourd'hui disponible sur la Toile, c'est une mer­veille !) : pas trace de ce foutu « berzerk » ! Le mot est-il venu à Vaneigem de son en­fance, ici évoquée à maintes reprises pour marquer à quel point elle enracina en lui, d'une part, « la rageuse opinion qu'une so­ciété si hostile à la vie (son été 42 fut aussi, d'une certaine manière, celui du film de Robert Mulligan — brutale et ignoble fa­miliarité de la mort) méritait l'anéantisse­ment sans appel » et, d'autre part, l'envie « d'ensemencer le désert... » C'est répéter l'exécration du monde de la survie, c'est en revanche imaginer l'alchimie du bonheur. C'est vitupérer l'ennui, l'ab­sence de la passion, la sanctification du re­noncement, l'obligation de tout payer, la « parure des apparences » (Cioran), l'inanité/insanité du spectacle, la toute-puis­sance du fric, le respect de la hiérarchie, la laideur urbaine : ce qui fut dénoncé par l'Internationale situationniste dès 1957, par le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations dix ans plus tard. A l'opposé, c'est recommander raffinement du vivant, de ses désirs et de ses plaisirs, la tendresse, la gratuité, la générosité ; c'est enfin, et tel est l'objet de ce dernier livre, proposer de construire un monde comme une œuvre d'art, comme un poème ; disons plutôt que le poème ne serait pas autre chose que « la construction d'une vie passionnante ». Le mot « poème » est à entendre largement, dans le sens du poïein grec : Vaneigem in­vite aussi bien le cuisinier, le jardinier et le poète que le sculpteur, le musicien et le chercheur scientifique à réinventer la vie, à en tisser les nouveaux réseaux « selon une poétique » où se conjugueraient plaisir de créer et « œuvre de plaisir ». De ce poème, on déchiffre le brouillon dès les antiques civilisations de la cueillette. A ce propos, dissipons un malentendu (il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas en­tendre) : Vaneigem n'a jamais prétendu que les civilisations du paléolithique connais­saient le paradis terrestre tel que décrit par Hésiode ; elles ont constitué « des champs d'évolution tantôt régressive, tantôt progres­sive sur le chemin d'un véritable développe­ment humain ». Jusqu'à aujourd'hui où, comme le prétend Vaneigem avec la « pai­sible violence » qu'on lui connaît, « une nouvelle forme de cueillette est en train de naître de l'alliance entre le génie humain et la nature ». Et l'essayiste de se défendre, dans une « apostille sur le reproche d'utopie qui [lui] est communément adressé », en distinguant les nouvelles valeurs qui s'affir­ment : une production davantage fondée sur les énergies naturelles gratuites et renouve­lables, l'émergence d'une « conscience ci­toyenne » construisant le bonheur de tous à partir de celui de chacun, l'importance gran­dissante accordée à l'école et à l'action des femmes (pour ma part, je m'avoue sur ce point davantage espérant que croyant), « la redécouverte du corps comme lieu de jouis­sance créatrice », enfin le progrès de la créa­tivité. Dans ce dernier domaine, Vaneigem rend un hommage appuyé aux pratiquants de l'art dit brut, ou naïf (le facteur Cheval, Raymond Isidore dit Picassiette, le douanier Rousseau, Gaston Chaissac entre autres) par cette superbe formule, qui pourrait aussi bien le définir : « ils se tiennent droit dans l'espace d'un rêve, qui est celui de la vie à laquelle ils aspirent. »
2002, 110 pag., Euro 17,5
Editions Complexe, Bruxelles, ISBN 9782870279151


This page last updated on: 13-1-2015